Prendre forme est l’un des romans de la rentrée littéraire qui m’interpelait le plus, non seulement à cause de son résumé plus qu’étrange mais aussi à cause de son auteurice inconnu dont l’identité est dissimulée derrière un inquiétant masque blanc. le peu que nous connaissons de Dolki Min est ce que les éditions L’Atalante nous en disent. Autrement, difficile d’en savoir plus sur l’auteurice du pays du matin calme. Paru en Corée du Sud en 2022, Prendre forme (Bohaeng Yeonseup, traduit par Cécilia Castelli et Elly Lee) est un récit protéiforme qui explore les frontières des normes sociales et qui les éclaire à la manière d’une lumière artificielle de néon de bureau sans fenêtres, de façon brute et viscérale.
Notre protagoniste est un être venu d’ailleurs, échoué sur Terre depuis quinze ans et qui, pour survivre, prend la forme d’êtres humains, tantôt femme, tantôt homme, afin de combler ses envies du moment, car beaucoup trop abominable sous sa véritable forme. Cette créature extra-terrestre, en plus d’assouvir ses pulsions sexuelles, se nourrit de la délicieuse chair humaine, unique nourriture terrestre qui lui permet de subsister sur la planète bleue. Pour trouver ses proies aisément, elle est inscrite sur des applications de rencontre sous le pseudo Hunting_for_love. Mais bien évidemment, la discrétion est de mise car il ne manquerait plus que d’autres humains repèrent son petit manège. Et là, adieu la bonne chère.
Vous aussi, vous vivez en incarnant plusieurs rôles à la fois. Parfois, on vous attribue un rôle sans vous demander votre avis. On vous colle une étiquette, et vous ne pourrez jamais vous en débarrasser. Elle vous suivra jusque dans la tombe. Cette marque invisible, sans forme précise, fera partie intégrante de votre être. Elle se mêlera à votre chair, peut-être à votre ADN. Impossible de s’en défaire, même en découpant les tissus, en écartant les os et en retirant les organes. C’est fou, non? Imaginez qu’on vous colle cette étiquette dans le dos, couverte d’insultes bien grasses. Elle se nourrira du regard des autres, s’étendra lentement à votre insu. Elle finira par recouvrir votre corps, et plus encore. Elle tentera de vous contrôler.
Prendre forme est un récit qui explore la conformité sociale et l’adhérence aux normes de façon littérale. Avec ce personnage aux formes multiples qui nous conte son aventure auprès des humains, on se rend compte que pour être accepté des autres, il faut se conformer à des normes absurdes qui nous dépossèdent de notre véritable nature. Être soi-même dans une société qui n’accepte pas le moindre défaut et qui met les individus dans des cases et les pousse à une compétition permanente, c’est s’exposer au rejet, à l’indifférence, voire à la haine. Être normal, se fondre dans la masse, rentrer dans le moule. Correspondre à tout un tas de diktats absurdes quand on est une femme. Adopter le comportement opposé lorsqu’on est un homme. Se plier aux normes du groupe au détriment de notre singularité pour être accepté. Au final, qu’est-ce que tout cela dit de nous, en tant que société et en tant qu’individus ?
Si vous désirez être une femme, voici comment vous comporter : exprimez vous avec douceur. Que votre voix soit légèrement aiguë, presque enfantine. Si vous riez, couvrez votre bouche. Votre écriture doit être élégante, appuyez bien sur le stylo. Laissez-vous pousser les cheveux jusqu’aux épaules, mais ne les bouclez pas, ce n’est pas à la mode. Vos poignets et vos doigts doivent être fins et souples. Vous adorez faire les courses et la cuisine. Soyez une bonne cuisinière. Soyez gentille – surtout avec la gent masculine. Usez de votre charme pour désamorcer les conflits. Tombez amoureuse d’un homme. Mangez peu. Même si vous mourez de faim, ne finissez jamais votre assiette. Gardez la ligne toute votre vie. Jouez les idiotes, peu importe votre QI. Soyez une piètre conductrice, mais une vraie pipelette. Prenez plaisir à faire la lessive et le ménage. Transformez la faiblesse en vertu et laissez vos forces s’atrophier. Soyez toujours maquillée, même dans vos rêves. Portez des tenues irréprochables. Emportez tout fantasme dans la tombe. Devenez l’incarnation même de la pudeur… Et encore, cela n’est qu’une infime partie des recommandations. La liste est sans fin; je ne pourrais pas tout énumérer. Pour expliquer comment se faire passer pour une femme, il faudrait un manuel sacrément épais. Pour jouer le rôle d’un homme, c’est tout le contraire : il ne faut surtout pas se comporter comme une femme.
Dans un style à la fois incarné et sensoriel, Dolki Min parvient à rendre sa créature attachante, de par les nombreux questionnements qui la hantent. La plume est brute, organique, elle pique là où ça fait mal et ne se trompe jamais. On ressent dans le ton une intimité, une profondeur, qui dit quelque chose de viscéral à propos de l’auteurice et de son rapport au corps, mais aussi de sa vision de la société coréenne, ultra normée et codifiée.
Les normes sont des murs en verre : tant qu’on ne s’y cogne pas, l’illusion ne se brise pas.
Au-delà de ce système, l’horreur corporelle s’insinue sans détours. Certaines scènes de cannibalisme sont très graphiques, idem pour les passages relatant d’ébats sexuels. En décortiquant de la sorte les normes et conventions qui pèsent sur l’individu, Dolki Min pousse à l’extrême son exploration littéraire et la transforme en expérience sociale malaisante. C’est brillant.

Fiche technique :
- Titre VO : Bohaeng Yeonseup
- Titre VF : Prendre Forme
- Auteurice : Dolki Min
- ME : L’Atalante
- Traduction : Cécilia Castelli et Elly Lee
- Parution : 20 août 2026
- Pages : 145
- Prix : 14.50 euros
- EAN : 9791036002700
Résumé éditeur : Un être, échoué depuis une quinzaine d’années en Corée du Sud, apprend encore à vivre parmi nous autres, bipèdes aux normes sociales incompréhensibles et à l’anatomie incommode.
Maintenir l’illusion d’une apparence humaine, ne pas s’effondrer dans les escaliers, avoir l’air naturel en clignant des yeux : telles sont les rudes épreuves qui rythment son quotidien. Toutefois le pire est de se nourrir. Après avoir tout essayé, des restes de poubelle aux pieds de chaise, sans succès… la révélation : la chair humaine. Elle seule peut combler sa faim, mais également son besoin de plus en plus dévorant d’être aimé, son écrasante solitude.
Alors la créature s’installe confortablement dans son fauteuil, ouvre une application de rencontres et parcourt les profils. Il est l’heure de choisir sa prochaine proie.
Hunting_for_love : Salut. Dispo aujourd’hui ?








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