« Chaque lecture est un acte de résistance  » Daniel Pennac

Moisson d’embruns, de Yume Kitasei, un roman d’anticipation sur l’écologie et la sororité

S’il y a bien un roman de la rentrée littéraire 2026 que j’étais curieuse de lire, c’est bien celui-ci ! Et grâce à Babelio, j’ai eu l’occasion de le découvrir en avant-première dans le cadre d’une Masse critique privilégiée, alors je commence ma chronique avec un grand merci aux équipes de Babelio ainsi qu’aux éditions Plot Twist pour l’envoi de l’ouvrage. En parlant des éditions Plot Twist, c’est une maison d’édition que je me fais une joie de découvrir également. Toute fraîche dans le paysage éditorial français, Plot Twist est une maison qui a choisi de publier des récits écrits par des femmes, pour des femmes. Dirigée par Isabelle Varange, qui a révélé des talents comme Jojo Moyes, Ali Hazelwood, Taylor Jenkins Reid ou encore Claire North, la maison d’édition a l’ambition de révéler les nouvelles grandes plumes de demain. Je dois dire que ce qui m’a surtout attirée, c’est leur collection Flashforward, dédiée à la SF féminine positive. Il me tardait donc énormément de découvrir le roman qui lance cette collection, Moisson d’embruns, de Yume Kitasei.

Quelques mots sur l’autrice avant de rentrer dans le vif du sujet. Yume Kitasei est une autrice de fiction spéculative américano-japonaise. Elle est l’autrice de plusieurs romans, The Deep Sky (2023), The Stardust Grail (2024) et Saltcrop (2025). Ce dernier est le seul traduit en VF à ce jour, par Nicolas Ivorra. Yume Kitasei est également autrice de nombreuses nouvelles et courts récits publiés dans des magazines dédiés comme Planet Scumm, Strange Horizons ou encore Catapult. Elle est diplômée de l’université de Princeton et vit à Brooklyn, aux États-Unis.

Venons-en maintenant à ce qui nous intéresse, Moisson d’embruns. Le récit se déroule dans un futur assez proche de notre réalité, si ce n’est que le dérèglement climatique a ravagé le monde. Les famines se succèdent, les terres sont polluées et la montée des eaux a redéfinit les cartes côtières. C’est dans cet environnement de crise que vivent trois sœurs, Nora, Carmen et Rosa, que tout le monde appelle Skipper. Depuis dix ans, Nora a quitté le foyer de leur grand-mère pour étudier à l’université, ne revenant que lors de rares occasions, anniversaires, fêtes etc… Sauf que, du jour au lendemain, Nora cesse de donner des nouvelles et disparaît totalement. Skipper et Carmen vont alors s’embarquer à bord de leur petit voilier, Le Bourdon, pour partir à la recherche de leur grande sœur. Le voyage qu’elles pensaient mener en quelques jours se transforme finalement en une rude épopée de plusieurs mois qui va les mener jusqu’aux secrets les mieux gardés de l’humanité.

Le bourdon est un voilier à un mât, avec des voiles rafistolées. Il y a trois couchettes dans sa cabine étroite , ais ça fait bien longtemps que ses soeurs ne sont pas montées à bord. Sa coque est noire, avec une ligne jaune délavée tout du long. Les panneaux solaires sur le pont sont tout éraflés et la girouette à l’arrière aurait bien besoin d’un coup de peinture. C’est une coque de noix, mais c’est pour ça que Skipper l’adore.

Résumé de cette façon, l’intrigue de Moisson d’embruns pourrait sembler simpliste, voire déjà vue mille fois. Cependant, elle se distingue des romans dystopiques alarmistes de bien des manières. Tout d’abord en prenant de solides appuis dans le réel. En effet, une terrible maladie appelée la Rouille infeste les cultures depuis des décennies et réduit à peau de chagrin les denrées comestibles. Pour en venir à bout, l’entreprise Renewal à mis au point un fongicide révolutionnaire, l’Amaranthine, qui permet de sauver les plantations de ce terrible mal. Cependant, l’Amaranthine n’est pas un produit sans risques et son utilisation pollue les sols, l’eau, jusqu’à contaminer les personnes qui l’utilisent sur leurs plantations. C’est malheureusement le seul remède pour sauver les cultures de cette maladie dévastatrice. C’est aussi la création de graines génétiquement modifiées pour résister à la maladie mais qui sont stériles et donc impossible de planter à nouveau les graines de la plantes qui a précédemment poussé, tout en interdisant aux agriculteurs de planter les anciennes graines non approuvées soit disant dangereuses pour la santé. Cette situation n’est pas sans rappeler le tout puissant Monsanto et son produit phare, le round-up, un puissant herbicide qui détruit littéralement la biodiversité. Il est utilisé pour un meilleur rendement des cultures, mais en tuant les insectes pollinisateurs, il ne fait que régler un problème pour en créer d’autres. N’oublions pas également que Monsanto a tenté de commercialiser des semences rendues stériles par modification génétique pour forcer les agriculteurs à en racheter chaque année. Tout cela pour dire que je n’ai pu m’empêcher de faire un parallèle entre Renewal et Monsanto, et je pense que c’est précisément ce que souhaitait l’autrice en dénonçant de façon détournée le groupe américain de biotechnologie.

Les gens n’ont jamais compris comment faisait la rouille pour évoluer si vite et affecter tant de plantes à la fois. Nous sommes tous dépendants de Renewal, non seulement parce qu’ils produisent l’Amaranthine, mais parce que c’est la seule compagnie qui réussit à garder un cran d’avance sur la rouille, grâce à leurs nouvelles cultures améliorées.

Ce que j’ai également apprécié, c’est le soutien indéfectible dont font preuve Skipper et Carmen envers leur aînée disparue. Moisson d’embruns, c’est un roman profondément sororal qui met en avant le lien puissant qui relie les trois sœurs malgré leur éloignement. Le voyage entrepris par Skipper et Carmen est semé d’embûches, il va les mener dans des lieux dangereux, au beau milieu de l’océan et de tempêtes, et malgré cela, elles ne flanchent pas, elle sont déterminées à retrouver leur sœur. Elles se soutiennent mutuellement dans cette épreuve et s’offrent une confiance à toute épreuve qui touche et remue les tripes. C’est une ode à la sororité, à toutes les sœurs, à ce fil invisible qui les unis. Je me suis beaucoup attachée aux trois jeunes femmes, à leurs personnalités, leurs qualités et défauts. Sous la plume de Yume Kitasei, elles sont devenues simplement humaines et non de supers-héroïnes sans reliefs. C’est un aspect que j’ai vraiment apprécié.

Skipper espérait que Carmen trouve une solution. Cette dernière a deux ans de moins que Nora et quatre de plus que Skipper. Et si leur grande soeur est celle qui a toujours de grandes idées, c’est Carmen qui se réveille tous les matins à 6 heures depuis l’âge de 12 ans, qui a obtenu un diplôme universitaire et une licence d’infirmière tout en travaillant à temps plein, et qui trouve toujours un moment pour plier le linge. Rien ne peut arrêter Carmen, alors la voir échouer ne fait rien pour calmer l’anxiété de Skipper.

Au-delà de la sororité, ce roman nous parle des enjeux écologiques et environnementaux auxquels l’humanité va devoir faire face si elle s’entête dans la direction qu’elle a emprunté (et cela semble mal barré pour en changer). Les canicules à répétition, l’appauvrissement et la pollution des sols, les cultures malades, l’utilisation de produits toxiques à outrances, la montée du niveau des océans, la pollution plastique… Tout cela fait bel et bien partie de notre présent et impactera le futur d’une façon durable. Ce roman cherche à ouvrir les yeux sur un futur qui est déjà en train de se produire et c’est à nous, aujourd’hui, d’endiguer la menace.

Porté par une plume réfléchie et consciente, qui prend le temps d’installer son intrigue et ses enjeux, Moisson d’embruns est un texte qui ne laisse pas indifférent. Yume Kitasei a réellement réussi un tour de force en proposant un récit dans un monde dystopique sans tomber dans les écueils habituels du genre. Ici, pas de villes désolées ou de personnages au bord du désespoir, mais plutôt un texte poussé par l’espérance et la confiance. Malgré le portrait sombre de ce monde brossé par l’autrice, une lueur d’optimisme demeure : elle est incarnée dans ces trois sœurs.

Moisson d’embruns, c’est un roman lumineux qui ouvre une porte jusque là fermée dans le genre de la dystopie : celle d’un futur fait d’espoir. Dans un style sobre mais lucide, Yume Kitasei offre un récit surprenant qui invite à la réflexion et à l’action. L’assurance de passer un moment de lecture aussi intense que contemplatif.

Note : 4.5 sur 5.

Fiche technique :

  • Titre VO : Saltcrop
  • Autrice : Yume Kitasei
  • ME : Plot twist
    • Collection Flashforward
  • Traduction : Nicolas Ivorra
  • Couverture : Jonathan Bush
  • Pages : 460
  • Parution : 26 août 2026
  • Prix : 18.50 euros
  • EAN : 9782488987028

Résumé éditeur : Deux sœurs partent à la recherche de leur aînée dans un monde ravagé par les changements climatiques. Dans un futur proche où les océans ont englouti les villes et la famine ravage les terres, Skipper et Carmen partent à la recherche de leur sœur aînée Nora, dont elles sont sans nouvelles. Ce qu’elles vont découvrir pourrait changer la face du monde.

Une réponse à « Moisson d’embruns, de Yume Kitasei, un roman d’anticipation sur l’écologie et la sororité »

  1. Avatar de tampopo24

    Contrairement à toi, je suis malheureusement passée à côté de cette lecture. Il m’a manqué un travail sur la plume et l’ambiance que j’attendais naïvement à cause des origines de l’autrice (oui mon regard était biaisé, je le reconnais). Il m’a manqué surtout de l’originalité. A l’inverse de toi, j’ai trouvé l’ensemble plat et prévisible. Je crois que je n’étais pas le public cible.

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