Hikaya est une petite maison d’édition indépendant qui a décidé de concentrer son travail sur des ouvrages de SF publiés en dehors du monde occidental. Ainsi, ils nous ont permis de découvrir des récits de science-fiction grecque, avec Hard Reboot d’Antony Paschos, égyptienne avec Lune noire de Yasser Abu-El-Hassab ou encore jordanienne avec Paradis synthétique de Fadi Zaghmout. Aujourd’hui, je vais me pencher sur l’une de leur dernière parution, El Gusano, de l’auteur colombien Luis Carlos Barragán Castro, un récit à la frontière du body-horror et de la weird fiction comme vous n’en avez probablement jamais lu.
Il faut tout d’abord noter que Luis Carlos Barragán Castro est un auteur phare de la weird fiction en Amérique latine. Diplômé en 2011 d’une licence en arts, il publie la même année son premier roman, Vagabunda Bogotá. En 2018, il obtient un master en études du monde Arabe et publie cette année là El Gusano. L’auteur colombien a également publié de nombreuses nouvelles de science-fiction dans divers magazines d’Amérique latine. Son troisième roman, Tierra Contrafuturo, est paru en 2021, ainsi qu’un recueil de nouvelles intitulé Parásitos Perfectos.
L’intrigue de El Gusano (littéralement le ver) prend place dans une petite ville de Colombie en 1997, époque où un phénomène aussi étrange qu’improbable se produit. Depuis quelques temps, il suffit d’effleurer une autre personne pour « fusionner » avec celle-ci. Les corps se traversent, puis les deux personnes échanges des caractéristiques physiques avec l’autre. C’est à cette époque que César, neuf ans, « fusionne » avec Sara, malgré l’interdiction de ses parents. Toute leur vie, les deux garderons une part de l’autre après cette intégration inopinée. Plus encore qu’une fusion, Sara ne quittera plus l’esprit de César, qui le poussera vingt ans plus tard à la recherche de celle qui hante ses souvenirs.
Les premières fusions eurent lieu le 3 juillet 1997, vers onze heures du matin selon la vox populi. Une minute avant, on touchait encore une épaule, on serrait une main ou une personne contre soi. Une minute après et simultanément, les lignes de secours de toutes les villes du monde furent saturées: on appelait pour des signalements catastrophiques dans des bureaux, des écoles, des maisons, des rues.
Imaginez un monde dans lequel vous ne pourriez plus tenir vos proches dans vos bras, embrasser votre moitié ou même frôler l’épaule d’un inconnu sans vous mélanger à eux. Échange de caractéristiques physiques, biologiques, intellectuels, souvenirs, préférences… Une partie de l’autre reste en vous et inversement. Cela donne des scènes très graphiques et organiques dans lesquels on assiste à la fusion de deux personnes (parfois mêmes avec des animaux…), où les corps mutent, se recomposent, se modifient, pour englober l’autre. Le récit de Luis Carlos Barragán Castro met en avant une question essentielle selon moi. Comment se définir soi-même lorsque l’autre fait partie intégrante de nous ? C’est à la fois une quête de soi, personnelle, mais aussi collective, puisque le monde entier est touché par cette maladie. Et plutôt que d’embrasser cette opportunité de mieux comprendre ce que vivent les autres, l’humanité décide d’interdire la fusion. Les humains non fusionné sont considérés comme des êtres purs, les autres sont relégués au rang de dégénérés appelés les monstruositæs. La simple évocation d’une fusion devient taboue, la population mondiale s’amenuise puisqu’il n’est plus possible de se toucher, et puis, si un fœtus venait à se créer dans le ventre d’une mère, serait-il absorbé également ? L’auteur pose l’humanité devant ses travers : le manque d’empathie, le rejet des différences, la peur de l’autre. Sexisme, homophobie, racisme, transphobie. Des violences systémiques qui gangrènent l’humanité.
Si le racisme ne les rongeait pas, les personnes blanches n’auraient pas peur de fusionner avec les personnes noires. Si vous n’étiez pas homophobes, vous n’auriez pas peur de fusionner avec un gay ou une lesbienne. Mais ce que la fusion nous a prouvé, c’est que nous ne voulons pas être l’autre et, au lieu de l’aider, nous préférons nous cacher derrière ces chiffons de merde, comme si ça allait changer le monde !
Je trouve que l’auteur aborde de façon admirable les questions d’identité de genre et d’orientation sexuelle dans son récit. La réflexion est amené sous le prisme d’un élément de science-fiction assez improbable mais cela permet tout de même d’amener à des questionnements très contemporains et actuels. De quoi sommes-nous faits ? Qu’est-ce qui nous définit en tant que personne ? Le rapport à l’autre nous construit, nous fait avancer, c’est ce qui nous aide à devenir les personnes que nous sommes. Sans cet figure de l’autre, nous ne sommes rien, puisque c’est à travers son regard que nous existons. Dans le récit, l’auteur imagine des poupées créées pour que chaque personne puisse combler ses besoins de contact physique sans risquer la fusion. Sous cet angle, c’est la solitude et l’isolement qui sont abordés et qui permettent à l’auteur de traiter le sujet des nouvelles technologies qui éloignent plus qu’elle ne rapprochent.
Une théorie dit qu’à mesure que nous fusionnons et que nous nous répondons parmi d’autres c’est comme… si nous devenions des organismes fragmentés. Je suis dans divers endroits du monde, mais je suis un seul individu. Les parties qui me composent évoluent séparément, mais au final, est-ce que je cesse d’être moi-même ? Il existe deux catégories pour comprendre l’identité : les caractéristiques accidentelles et les caractéristiques essentielles. Les caractéristiques accidentelles sont celles qui ne nous définissent pas : si nous perdons un bras, nous restons nous-mêmes. Mais si nous perdons des choses qui nous définissent, nous cessons d’exister ou devenons quelque chose de nouveau. Comme tu le sais, ce qui nous définit est en changement constant.
Enfin, je tiens à saluer le travail de traduction réalisé par Jeanne Godard-Davant (des éditions Milgrana), qui a choisi de dégenrer le récit original écrit au masculin générique pour mieux retranscrire la fusion des genres opérée dans le texte, aidée par une personne spécialisée dans l’écriture inclusive. Les éditeurs en avaient d’ailleurs parlé dans le numéro de mai de La Toile Cosmique. Cela peut sembler compliqué, mais en réalité, le texte se lit aisément et on prend rapidement le pli avec cette forme d’écriture que j’ai trouvée particulièrement intéressante (c’est la diplômée de lettres modernes qui parle). Dans sa globalité, le style de Luis Carlos Barragán Castro est très agréable à lire, avec un niveau de langue accessible et un rythme lent assumé. Cependant, la tonalité du récit reste plutôt orientée vers un public ciblé habitué des textes du genre. Si vous n’êtes pas familier du body-horror et de la weird fiction, vous serez probablement imperméable à son intrigue et à son propos. Je pense qu’il faut un peu de recul pour lire ce genre d’ouvrage mais aussi d’ouverture d’esprit pour l’apprécier dans sa pleine mesure.
Pour conclure, El Gusano est un véritable OVNI littéraire qu’il est difficile, voire impossible, de classer, tant il s’éloigne des cases oridinaires. De par l’étrangeté qui se dégage de l’intrigue et sa narration unique en son genre, Luis Carlos Barragán Castro offre un récit en dehors des schémas de pensées habituels qui interroge et pousse à la réflexion sur notre rapport à l’autre et sur qui nous sommes. Une fois passée la barrière du langage inclusif qui peut dérouter, le texte se déploie pour nous délivrer toute la puissance de son propos. Une expérience brillante.
D’autres avis dans la blogosphère : Les mille mondes

Fiche technique :
- Titre VO : El Gusano
- Auteur : Luis Carlos Barragán Castro
- ME : Hikaya
- Traduction : Jeanne Godard-Davant
- Parution : 15 mai 2026
- Pages : 280
- Prix : 21.90 euros
- ISBN : 9782488441032
Résumé éditeur : Sa mamá l’avait averti, on ne touche pas les autres ! Quand le petit César ef eure la peau de Sara, ce n’est pas uniquement un contact qui s’opère, c’est une fusion. Ce n’est pas la première ni la dernière. Bien au contraire. Le monde entier assiste à ce phénomène étrange et bouleversant. Une fois adulte, César décidera de quitter son village de Colombie pour rechercher Sara, la petite Syrienne qui l’avait marqué jusque dans son essence. Entre guerrillas urbaines en Colombie, confits au Moyen-Orient, politique internationale et musique pop, El Gusano nous transporte dans ce monde où la quête d’identité n’est plus une affaire personnelle, mais universelle et collective.








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